Intervenant 2016

Gilles KepelAuteur et spécialiste de l’Islam et du monde arabe contemporain

État de monde, Le Moyen-Orient

Spécialiste de l’Islam et du monde arabe, Gilles Kepel anime le séminaire « Violence et dogme » à l’École normale supérieure et enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences-Po). Auteur de nombreux ouvrages, il a récemment écrit Passion arabe (2013), Passion française (2014) et Terreur dans l’Hexagone : Genèse du djihad français (2015). Dans ce dernier opus, il replace le fait religieux au centre de l’interrogation djihadiste. Ce faisant, il explore le changement de génération au sein de l’islamisme en France et les transformations idéologiques que cela implique, soulignant la polarisation croissante de la société et le rôle des médias sociaux.

Conférence en vidéo

« La polarisation de nos sociétés entre nationalisme xénophobe et logique communautariste suit une logique de fracture. Les problèmes sont devant nous. »

Compte rendu : État de monde, Le Moyen-Orient

Spécialiste des questions islamiques et arabes, Gilles Kepel était l’invité du 8e Forum de la Haute Horlogerie. Il a mis en lumière l’importance de la crise au Moyen-Orient dans les choix électoraux aux États-Unis et en Europe. « Cela ne m’étonne pas de la part du Forum de la Haute Horlogerie, mais je dois souligner que le timing est parfait ! » Gilles Kepel a trouvé les mots justes pour saluer les quelque 400 invités du 8e événement du genre, tenu le 9 novembre dernier à l’IMD de Lausanne, soit au lendemain de l’élection présidentielle américaine. Sur le thème «…

Spécialiste des questions islamiques et arabes, Gilles Kepel était l’invité du 8e Forum de la Haute Horlogerie. Il a mis en lumière l’importance de la crise au Moyen-Orient dans les choix électoraux aux États-Unis et en Europe.

« Cela ne m’étonne pas de la part du Forum de la Haute Horlogerie, mais je dois souligner que le timing est parfait ! » Gilles Kepel a trouvé les mots justes pour saluer les quelque 400 invités du 8e événement du genre, tenu le 9 novembre dernier à l’IMD de Lausanne, soit au lendemain de l’élection présidentielle américaine. Sur le thème « Le Temps des Mutations », le spécialiste de l’islam et du monde arabe, enseignant à l’École normale supérieure et à Sciences-Po Paris, est ainsi largement revenu sur la surprise de la nuit, non sans la mettre en rapport avec la situation au Moyen-Orient. « Le succès de Donald Trump est l’expression de changements tectoniques à l’échelle du monde, assène d’emblée Gilles Kepel. Et cela concerne aussi la société française. » Dans l’Hexagone en effet, une partie de la population prône le rejet des musulmans. Une situation qui n’est pas très éloignée de ce que vivent les États-Unis, où le nouveau président a fait de la limitation des immigrés islamiques un pilier de sa campagne.

Le rôle du pétrole

Les origines de cette intolérance ne sont pas récentes : pendant des décennies, les pétromonarchies, comme le Qatar et l’Arabie saoudite, ont fait monter les prix de l’or noir. Cette rente de situation a profité à leurs voisins, des pays entretenus dans une forme de léthargie qui a gelé toute réforme nécessaire à leur modernisation. Avec la chute des prix du baril de 120 à 50 dollars, la situation est aujourd’hui très différente. C’est l’une des raisons structurelles qui explique la débâcle actuelle, où la plupart des pays concernés, comme la Syrie, la Libye et le Yémen, ont sombré dans le chaos ou l’autoritarisme. Au même moment, les Américains se sont engagés dans un recentrage de leur politique extérieure, visant, notamment, à une meilleure protection des frontières. Gilles Kepel : « C’est un phénomène important. Les Américains ne veulent plus être redevables de ce qu’il se passe au Moyen-Orient. C’est en partie ce qui explique le succès de Donald Trump. »

Le cataclysme qui frappe les pays arabes a évidemment aussi une grande incidence sur l’Europe, à commencer par la vague de terrorisme, soit un djihadisme de troisième génération, selon Gilles Kepel. La première est née lors de la guerre menée par l’URSS en Afghanistan entre 1979 et 1989. Armés par la CIA, les moudjahidine finiront par chasser l’Armée rouge. Déstabilisée, l’URSS s’effondrera quelques mois plus tard avec la chute du mur de Berlin. Après une guerre civile, les Talibans prendront le pouvoir à Kaboul en 1996.

La seconde génération de djihadistes est incarnée par Oussama Ben Laden et al-Qaida, qui vont cibler un ennemi lointain : les États-Unis. Mais malgré l’inimaginable attentat contre les Twin Towers en 2001, la mouvance échouera à rassembler les masses sous son leadership. Va naître alors l’organisation État islamique, troisième génération de combattants fanatisés. Visant l’Europe, considérée comme le ventre mou du monde, ils y ont non seulement perpétré des actions terroristes mais également recruté des jeunes désorientés. « En France, dans certains quartiers qui connaissent 40 % de chômage, les savoirs et les valeurs traditionnelles sont rejetés au profit du salafisme, la lecture rigoriste du Coran, et du djihadisme, sa version violente », rappelle le spécialiste.

La démocratie en danger

Avec la question des réfugiés qui s’ajoute, ces événements ont évidemment des répercussions directes sur les politiques occidentales. « En France, le gouvernement a tenté de négocier des accords avec les salafistes ou les Frères musulmans pour freiner le phénomène insurrectionnel, relève Gilles Kepel. Mais que voit-on dans toute l’Europe ? Les extrêmes droites progressent de manière significative, jusqu’à casser les rouages de la démocratie. Les propos de Donald Trump donnent d’ailleurs des ailes à Marine Le Pen. Il ne faut désormais pas évacuer l’hypothèse qu’elle puisse gagner le second tour ! » Autre conséquence de la nouvelle politique des États-Unis. « Le désengagement américain au Moyen-Orient va permettre aux Russes de reprendre pied dans la région. » Une région dans laquelle la Turquie, nouvelle alliée de Vladimir Poutine, s’enfonce elle aussi dans la dictature tout en tissant ses réseaux d’influence à travers l’Europe.

Ceux qui prétendent que l’islam n’y est pour rien dans ces événements, que les attentats ne sont que le fruit d’une jeunesse en mal d’idéal comme les Brigades rouges de l’époque ou la Fraction Armée rouge n’ont pas compris les réels enjeux, selon Gilles Kepel. « La guerre à l’intérieur de l’islam est une lutte de pouvoir. C’est un jeu d’alliances complexes opposant chiites et sunnites. Cette situation risque toutefois de mener à une grave crise des civilisations. Raison pour laquelle il est grand temps de nous questionner sur les enjeux fondamentaux de nos sociétés. Sans vouloir être alarmiste, je dirais qu’il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable. »

Interview en vidéo

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